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« Paradoxalement, le numérique peut tendre vers plus d’humanité »

Que penser de cette détresse des endeuillés qui s’expose en home page, comme les photos et les souvenirs des défunts. Peut-on considérer qu’il s’agit là d’un retour à des pratiques sociales qui avaient cours autrefois, quand le deuil se vivait au sein de la cité et que les endeuillés étaient entourés par les membres de leur communauté ? Et, surtout, s’agit-il d’une pratique qui soulage et aide ceux qui y ont recours ? Ce sont les questions que nous avons posées à Christophe Fauré, psychiatre spécialiste du deuil et auteur du précieux ouvrage « Vivre le deuil au jour le jour » (éd. Albin Michel).

Interview de Christophe Fauré Par Valia Breitembruch pour Dialogue & Solidarité. Juin 2016.

Quelle est la fonction de l’entretien de la mémoire, que l’on voit à l’œuvre sur les sites de mémoriaux numériques ? 

Comme tout lieu de mémoire, cela consiste à objectiver la personne qui n’est plus dans le monde, comme le fait une tombe notamment. Un support numérique est un endroit où l’on peut mettre en place des rituels, et c’est important dans le travail de mémoire. Les personnes qui ont perdu un proche ont une grande peur que les gens oublient. Autant, les gens s’aperçoivent que les proches ne vont plus sur la tombe au cimetière, autant, via un support numérique, on peut faire des rappels. Une page Facebook sur laquelle on a posté des photos du proche disparu, un poème ou un texte permet aux gens qui ne vont pas sur la tombe de se recueillir sur cette page beaucoup plus facilement, de déposer quelque chose, par exemple au moment de la date anniversaire. Ainsi, cette peur que la personne qu’on aime soit oubliée des autres est mise à distance. Et c’est un bon support.

Les endeuillés utilisateurs d’Internet insistent sur le bienfait que représente pour eux le partage d’expériences. Est-ce nécessaire de s’entourer de personnes qui vivent elles aussi un deuil ?

Le deuil est un processus social qui a besoin de se dire, de se parler. On se sent tellement en décalage par rapport aux autres, on a tellement l’impression d’avoir perdu le mode d’emploi d’une vie normale, on se sent tellement à côté de la vie avec les gens qui continuent à exister alors que soi-même on se demande comment on peut continuer à vivre, que c’est important de trouver des pairs, des gens qui parlent le même langage que soi. L’échange avec ces personnes-là va amener à se dire : « Non, je ne suis pas sorti de la vie, je suis pour l’instant sur un chemin de traverse ». Il y a un réel besoin de partage. A la fois pour raconter l’histoire qu’on a vécue et pour évoquer la personne disparue, pour parler d’elle encore et encore, ce qui est l’une des fonctions premières du processus de deuil. Mais cela répond aussi à la nécessité de se mettre en lien avec les autres pour sortir de ce sentiment terrible de solitude. Le mémorial numérique – s’il est de qualité –, est un endroit où l’on peut déposer les choses. Et parfois même, le fait que ce soit numérique, qu’on soit seul derrière son ordinateur, encourage à confier à la personne en deuil des choses qu’on n’aurait pas osé lui dire de vive voix et mène à un échange plus profond, plus intime. Paradoxalement, le numérique peut tendre vers plus d’humanité et de lien que par un contact direct, où il y a parfois des inhibitions. En outre, on prend le temps d’écrire, de réfléchir et de mesurer l’impact de ce qu’on écrit. C’est une jolie fonction des mémoriaux. Dans le deuil, il est véritablement thérapeutique de parler, de nommer les choses, de partager, d’entendre les expériences des autres.

L’écrit quel qu’il soit est donc bénéfique. Quel est l’intérêt de particulier de l’écrit numérique ? 

Il y a quelque chose dans l’écriture numérique qui est intéressant et très puissant, c’est la disponibilité 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Si vous êtes angoissé, à 4 heures du matin, ce n’est pas le rendez-vous avec votre psy ou avec votre groupe de parole la semaine prochaine ou l’ami que vous ne pouvez appeler qu’à partir de 9 heures le lendemain qui vont vous aider dans ce moment-là. Alors qu’avec Internet, vous allumez l’ordinateur, vous allez sur la page Web du mémorial et vous écrivez quelque chose. Vous savez que ça va être lu à un moment donné. Pas comme une feuille blanche sur laquelle on écrit et qu’on va ranger dans un cahier. Cela fait toute la différence.

Internet, selon vous, est-ce simplement un moyen supplémentaire pour aller mieux, ou les réseaux sociaux comblent-ils une carence de notre société dans l’accompagnement et la compréhension des endeuillés ? 

C’est une contribution de notre société, qui permet de faire des choses qu’on ne pouvait pas faire avant. Notamment partager, dans un contact intime, avec des gens qui sont loin géographiquement. J’ai par exemple en tête l’histoire d’une mère américaine qui avait perdu sa fille et qui s’était inscrite sur un forum de parents en deuil. Par cet intermédiaire, elle a créé des liens très étroits avec une dame à l’autre bout des Etats-Unis, ce qui n’aurait jamais été possible sans le Web. Avec cette parfaite étrangère s’est nouée une alliance de mères en deuil qui s’est révélée très salvatrice.

N’y a-t-il pas d’effets pervers à ces mémoriaux ou aux pages Facebook que l’endeuillé consulte et entretient pendant parfois des années ? 

Non, c’est comme le recueil physique : est-ce qu’aller sur une tombe tous les ans pendant une décennie prolonge le deuil ? Non. Aller sur la page mémorielle d’un disparu, c’est se rappeler implicitement que cette personnne est décédée. Sinon, il n’y aurait pas eu le besoin de créer cette page pour elle. C’est essayer de trouver un lien approprié avec la personne qui n’est plus. Il y a des gens qui vont passer leur vie sur la page Facebook. Ce n’est pas lié à Facebook, mais à la personne elle-même. Cela ne révèle pas le défaut de l’outil mais le dysfonctionnement de la personne dans l’utilisation de l’outil. L’outil en lui-même est un bon outil et, s’il y a des dérives, elles ne renvoient pas à l’outil, mais au fonctionnement psychique de la personne.

La société de performance dans laquelle nous vivons contraint-elle les endeuillés à trouver au plus vite le mode d’emploi rapide et efficace pour se sortir du deuil ?

Je ne le crois pas, c’est humain, plutôt. Je pense que depuis la nuit des temps, l’être humain qui est en souffrance veut que la souffance s’arrête. Et en effet, les gens peuvent vouloir aller mieux le plus vite possible, avec cette intention d’en finir au plus tôt avec cette douleur qui est insupportable. Ils vont donc aller chercher des moyens de rapidement clore ce dossier… et se rendre compte qu’on ne peut pas si simplement passer à autre choses. Parce que les moyens sont là, on y a recours plus vite. D’autre part, je pense que c’est positif que les gens aient conscience que le deuil est un processus, qu’il y a un chemin à faire, et que le plus tôt il est commencé en conscience, le mieux c’est. On connaît le deuil, on sait que c’est long et difficile. Il s’agit donc de se donner les moyens de poursuivre ce chemin du mieux possible, en évitant les impasses et en allant au plus tôt vers les personnes qui pourront accompagner l’endeuillé dès le début du chemin.

Se parler, échanger avec quelqu’un qui a vécu la même chose, ça aide vraiment ?

Absolument. C’est ce qu’Annick Ernoult, auteure d’« Apprivoiser l’absence » (éd. Fayard), appelle l’« écho résonnant ». Rencontrer quelqu’un qui a vécu la même chose que soi, dans le deuil, va créer un écho à ce que vit la personne, cela va résonner en elle et lui permettre de sortir du sentiment de solitude. Cela permettra peut-être aussi de découvrir des ressources que d’autres utilisent et auxquelles on n’a pas pensé. Et cela peut être rassurant de voir que quelqu’un qui a perdu son compagnon cinq ans plus tôt va bien alors qu’on a perdu le sien il y a six mois et qu’on a l’impression qu’on ne va jamais s’en sortir. Internet est un moyen de créer ce lien.

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