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« Le Web est peuplé d’autres personnes qui vivent la même chose au même moment »

En 2012, Cédric Marchal a cofondé, avec Anne-Sophie Tricard, sa compagne, paradisblanc.com, un site de mémoriaux en ligne. Un projet né d’une histoire intime, celle de la perte d’un grand-père pour l’un, d’un père pour l’autre, et du constat que l’offre funéraire traditionnelle ne correspondait pas à leurs attentes. Ces deux jeunes gens à la petite trentaine ont fait de la grande faucheuse leur principal centre d’intérêt. Une activité morbide ? Plutôt saine, répond Cédric Marchal, pour qui côtoyer la mort au quotidien et les destinées parfois tragiques permet d’apprécier encore plus fort la vie.

Interview de Cédric Marchal Par Valia Breitembruch pour Dialogue & Solidarité. Juin 2016.

Comment est né Paradis Blanc, votre site de mémoriaux en ligne ?

L’idée est née d’histoires personnelles. J’ai été marqué par la mort de mon grand-père et Anne-Sophie par celle de son père. Mon grand-père a été inhumé dans l’Est de la France alors que je vivais avec mes parents en Normandie. C’était compliqué d’aller au cimetière, de lui rendre hommage en apportant des fleurs et j’étais frustré de ne pas l’avoir assez connu. Je me suis rendu compte que ces problématiques concernaient beaucoup de gens. En France, les services funéraires sont très connotés, du marbre, du gris, c’est souvent morbide et on a du mal à repenser aux bonheurs vécus ensemble et pas seulement aux derniers instants, les plus difficiles.

Que souhaitez-vous proposer avec Paradis Blanc ?

Que les gens dans le deuil puissent se rassembler, en se concentrant sur le positif et chacun à son rythme. Au moment des obsèques, toute la famille, tous les proches sont là, mais une semaine après, il faut reprendre le cours de sa vie alors que le deuil commence à peine, qu’on est encore dans le vif de la douleur, démuni et seul face aux difficultés.

Qu’est-ce qu’un mémorial numérique ?

C’est un espace de souvenir, dans lequel les familles vont pouvoir créer un mini-site dédié à la mémoire du défunt et sur lequel les proches, les amis, les collègues vont pouvoir poster des anecdotes, des souvenirs, des messages de condoléances. Le service est suffisamment neutre pour que chacun puisse l’investir comme il le souhaite. Certains vont l’utiliser comme un album photo, d’autres comme un journal intime pour écrire leurs sentiments, d’autres encore vont s’en servir comme d’un registre de condoléances. Il y a une multitude de deuils différents et autant de manières de le vivre, sans que l’une soit meilleure qu’une autre. L’idée est que chacun puisse laisser libre cours à ses sentiments, sans jugement. Les gens ont un déficit de communication, ils ont vraiment envie de témoigner et d’échanger et c’est très salutaire pour eux de le faire.

Que cherchent les utilisateurs en créant un mémorial pour leur proche disparu ?

En général, les gens arrivent par le biais du magazine en ligne de Paradis Blanc, car ils sont à la recherche d’informations ou de conseils. Ils viennent de taper « Insomnie deuil » ou « Comment faire après la mort de ma fille ou de mon mari » sur un moteur de recherche, en plein milieu de la nuit. Et le mémorial est créé, souvent à 2 heures du matin, quand l’endeuillé est seul et n’a personne à qui parler. Internet a cette vertu d’être ouvert 24 heures sur 24 et d’être peuplé d’autres personnes qui vivent la même chose au même moment, quelle que soit l’heure.

Peut-on parler d’une communauté Paradis Blanc ?

Tout à fait. Il y a des connexions qui se créent entre les utilisateurs. C’est le point fort de notre site. Si vous créez un mémorial, vous allez être soutenu par vos proches, mais aussi par les autres utilisateurs. Vous serez accompagné par toute une communauté d’endeuillés bienveillants. On sort de l’isolement qu’on peut ressentir face à la mort. Une mère qui vient de perdre son enfant ou une veuve va pouvoir discuter, échanger avec une personne qui a vécu une situation similaire, qui n’en est peut-être pas aux mêmes étapes, mais qui va pouvoir être à l’écoute et conseiller. On permet aux gens de se connecter entre eux et de parler de choses qui sont généralement taboues. En France, en particulier, le deuil et la mort, il faut plutôt les masquer et avancer vite. Ceux qui ne vont pas aussi rapidement de l’avant que les autres vont se voir apposer l’étiquette de dépressifs, de gens qui rabâchent ou se laissent aller. Sauf que chacun a son propre rythme.

Internet pallie-t-il un manque de rituels funéraires ?

Avec le développement de la crémation, il n’y a plus de lieu de recueillement, plus de sépulture, ça peut donc être très compliqué pour les proches de mettre en place des rituels. Quant à la visite au cimetière en cas d’inhumation, elle a tendance à disparaître chez les jeunes générations. Sans parler du milieu classique du funéraire, qui n’est pas en mesure de comprendre ces nouveaux besoins, ce n’est par leur métier, ce sont des marchands. Sur notre site, on constate que les utilisateurs ne sont pas forcément à l’aise avec les outils informatiques. Souvent, quand les membres nous posent des questions sur la manière d’utiliser Paradis Blanc, on s’aperçoit qu’ils ne sont pas habitués à envoyer des messages, ou à utiliser un clavier, mais que leur besoin est tellement plus fort que le blocage lié à la technologie qu’ils sont prêts à passer outre. Si nous ne vivions pas un déficit de rituels, les utilisateurs n’auraient pas besoin de se faire violence à 55 ans pour aller sur Internet et peiner pour mettre une photo en ligne.

Les réseaux sociaux proposent eux aussi des pages d’hommages.

Sur Facebook, vos messages de condoléances, vos messages intimes de deuil vont être mélangés à des pubs pour des voitures ou pour de la pâte à tartiner. Avec Paradis Blanc, on voulait créer un cocon protégé, pour que les gens ne soient pas parasités dans leur démarche, qui est très intime.

Qu’est-ce qui vous démarque de vos concurrents ?

L’aspect entraide communautaire et le ton du site, comme la charte graphique par exemple. On essaie de permettre aux gens de se raccrocher aux choses positives. On a une maman qui a perdu un bébé mort-né il y a trente ans, et elle vient de prendre un abonnement premium. Elle a déposé toutes les notes et les poèmes qu’elle avait écrits à l’époque. Cette maman n’a pas envie aujourd’hui d’être confrontée à des symboles liés au funéraire et aux obsèques. Elle est dans une autre dynamique, dans une démarche de souvenir. Sur Paradis Blanc, on a fait les choses telles qu’on aurait voulu les vivre. On essaie de casser le mur qui bloque l’accès au souvenir des bons moments.

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Entretien avec Cédric Marchal co-fondateur avec Anne-Sophie Tricard du site paradisblanc.com

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