Deuil et numérique

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Comme on likait la page Facebook d’un proche du temps de sa vie, on lui allume une bougie virtuelle sur un mémorial en ligne au temps de sa mort. Echange de souvenirs, d’anecdotes et de photos, témoignages de soutien de proches ou d’inconnus, partage d’expérience… les endeuillés se sont saisis du Web. Il y disent leur peine, se soutiennent et se comprennent. Et si le monde numérique abritait un supplément d’humanité et de solidarité ? 

C’est le soir, quand les enfants sont couchés, qu’Emilia se connecte au site web Paradis Blanc.com, un site de mémoriaux en ligne. Non pas que les petits aient besoin d’une attention constante. A 14 et 17 ans, ils sont déjà grands. C’est pour les protéger de sa souffrance continuelle qu’elle se rend en catimini sur le mémorial de son mari, leur père, qui les a quittés le 23 mars 2015. « Je ne veux pas qu’ils soient constamment plongés dans le chagrin », explique Emilia. Un an après le décès brutal de Cédric, survenu sans crier gare, une semaine après avoir fêté son quarantième anniversaire, cette inconsolable veuve de 55 ans trouve sur Internet un espace de liberté où elle peut s’exprimer sans entraves :

Ici, vous pouvez vous permettre de dire les choses que vous ne dites pas à vos enfants, à votre entourage. Ouvertement, sans vous cacher

Ce dont souffre Emilia, c’est de la perte de son mari, bien entendu, mais aussi d’un sentiment d’isolement et de la façon dont ses proches, néanmoins bien attentionnés, la pressent d’« avancer, d’aller mieux, de sortir la tête de l’eau ».  Ce qu’elle veut, c’est être écoutée, sans jugement, et laisser son chagrin s’exprimer. Cet espace de liberté, elle l’a trouvé sur Internet.

C’est bien dans cet objectif que Cédric Marchal a cofondé Paradis Blanc : « L’idée du site est que chacun puisse laisser libre cours à ses sentiments, sans jugement. Les gens ont un déficit de communication, ils ont vraiment envie de témoigner et d’échanger et c’est très salutaire pour eux de le faire », argue-t-il.

Sur ce site de mémoriaux en ligne, comme sur les autres plateformes mémorielles, les endeuillés peuvent dédier une page au disparu. Une fois le compte créé, l’utilisateur peut poster des photos, des messages, allumer des bougies virtuelles et partager le contenu avec ses proches et les autres utilisateurs du site. C’est au cœur de la nuit que les comptes naissent, observe Cédric Marchal : « Le mémorial est souvent créé à 2 heures du matin, quand l’endeuillé est seul, démuni et n’a personne à qui parler. »

Des solidarités se nouent alors. Les internautes peuvent visiter les mémoriaux d’autres utilisateurs, s’envoyer des messages de soutien et se reconnaître dans les histoires et la peine de leurs semblables.

Sur le site, on peut défouler notre chagrin. Parce qu’on est tous dans le même bateau

confie Emilia. Un partage d’expérience salutaire pour les endeuillés, affranchis des inhibitions, tant l’anonymat propre à Internet semble libérer l’expression des sentiments. Car si, de l’extérieur, certains pourraient être gênés par l’exposition de pensées très intimes, ce qui semble prévaloir pour les membres, c’est la sincérité de leur démarche et l’absence de jugement de la part des autres utilisateurs. « L’anonymat protège. Je connais beaucoup de choses des autres membres, comme eux connaissent beaucoup de choses de moi, mais sans s’être rencontrés. On ne ressent pas le jugement », explique Emilia, qui se sent soutenue par les internautes. « Les premiers temps, vous êtes beaucoup entourée, par la famille, par les amis et, petit à petit, vous vous retrouvez toute seule. Les proches ne sont pas plongés dans le chagrin 24 heures sur 24. Ils ont leur vie, leur travail, leurs enfants et puis vous, vous ne voulez pas les déranger. Quand vous êtes sur le site, vous échangez avec des personnes qui ont vécu un deuil ou sont dedans, et c’est tout à fait différent. »

Notre monde et son culte de la performance exige des endeuillés d’accomplir au plus vite leur « travail » de deuil. Les rituels ancestraux ont disparu, les habits du deuil que portaient nos grands-parents ont été remisés. Mais pas plus aujourd’hui qu’hier, se remettre de la perte d’un proche n’est rapide ni facile. Corinne Soulas, qui a perdu sa fille Caroline dans le crash du vol Air France 447 Rio-Paris en 2009, entretient toujours aujourd’hui la page Facebook qui lui est dédiée. « Internet continue de faire exister Caroline, tout simplement, et permet d’éviter qu’on l’oublie. » Faire vivre le souvenir dans l’esprit des proches, mais aussi au-delà. Car l’Internet est vaste, et l’internaute, empathique. « A travers Internet, des gens que je ne connais pas viennent m’apporter leur soutien. Parce qu’ils traversent une période difficile, qu’ils souhaitent échanger.

Finalement, le monde n’est pas si égoïste. Il existe une solidarité émotionnelle.

Parmi ces gens, la plupart ont des problèmes eux-mêmes, et quand on connaît les soucis des autres, on s’y associe davantage », constate Corinne. Des liens se tissent, des amitiés se nouent et les souvenirs se partagent pour entretenir la mémoire du défunt à l’aide de photos ou d’anecdotes. « Pendant les moments d’émotion intense qui m’envahissent, j’ai besoin de publier, confie Corinne Soulas. Cela me fait plaisir de partager et de raviver son souvenir et cela me permet de constater que beaucoup de gens se souviennent. Ils viennent écrire un petit mot gentil, laissent une annotation ou font simplement une visite. Sept ans ont passé et cela fait énormément de bien de voir que la personne disparue est toujours présente dans leur esprit. C’est pour moi une forme d’accompagnement, une sorte de thérapie. » Thérapie, le mot est lâché.

Lutter contre l’oubli, se remémorer et partager les souvenirs de la personne disparue, dire qui elle était, parler d’elle encore et encore fait partie intégrante du processus de deuil, rappelle le psychiatre Christophe Fauré. Et le numérique permet, assure ce spécialiste du deuil, de mettre à distance cette peur qui hante les esprits des endeuillés que le souvenir du disparu ne disparaisse à son tour. Favorable aux usages numériques qui accompagnent le deuil, tels les mémoriaux en ligne ou les forums, le psychiatre avait lui-même créé un site Internet, Traverser le deuil, qui permettait aux utilisateurs d’échanger en ligne. Et si l’écrit, sous quelque forme que ce soit, est un facteur de pronostic favorable dans l’évolution du deuil, indique Christophe Fauré, le psychiatre considère que l’écriture numérique contient quelque chose d’« intéressant et de puissant : sa disponibilité 24 heures sur 24 et le fait que ce que vous écrivez sera lu, contrairement à une feuille qui sera rangée dans un cahier. Cela fait toute la différence », assure-t-il. Quand l’éloignement interdit de se rendre sur une tombe ou que la pudeur s’en mêle, « le numérique, ajoute-t-il, peut paradoxalement tendre vers plus d’humanité et de lien que la vie ». Un témoignage de soutien peut se faire plus profond et intime à l’écrit, abrité par l’écran d’un ordinateur, que quelques mots bafouillés de vive voix, empêchés par la timidité et bridés par la gêne. Et s’il est bien un élément fondamental dans le processus de deuil, c’est l’aspect social, insiste Christophe Fauré : « Dans le deuil, il est véritablement thérapeutique de parler, de nommer les choses, de partager, d’entendre les expériences des autres. » Se reconnaître dans l’autre et dans son parcours permet de sortir du sentiment de solitude qui étreint immanquablement l’endeuillé.

On se sent tellement en décalage par rapport aux autres, on a tellement l’impression d’avoir perdu le mode d’emploi d’une vie normale, que c’est important de trouver des pairs, des gens qui parlent le même langage que soi rappelle t-il.

Or, quel espace plus que le Web permet-il de se mettre en lien avec les autres ?

« N’hésite pas à venir ici déposer ta souffrance », « Je te prête mon épaule virtuelle pour y poser un peu ta douleur », « Quand on souffre, on a besoin d’êtres qui traversent des épreuves similaires, parce qu’alors on se comprend »… A parcourir les forums et les mémoriaux en ligne, impossible de s’y tromper. Le lien est bien ce que recherchent la plupart des utilisateurs. Le site comemo.org, qui regroupe plusieurs espaces de discussion consacrés au deuil, se définit comme un « forum d’entraide mutuelle, où nous sommes des centaines chaque jour à partager nos témoignages et nos parcours de vie ». Se reconnaître dans le parcours de l’autre et bénéficier de son soutien, de son expérience, voire de ses conseils représente un indéniable bénéfice. Selon Carole Guéguen, animatrice de groupes de parole pour l’association Dialogue et Solidarité, qui accompagne les veuves et les veufs, 

ce que cherchent les endeuillés, c’est un miroir. Ils viennent s’assurer qu’ils ne sont pas en train de devenir fous car celui qui se trouve en face vit la même chose

Ecrire, raconter, se voir en miroir, se rassurer… Et nouer des liens parfois forts. Ainsi, Lucie a-t-elle rencontré Jean sur un forum, celui du psychiatre Christophe Fauré, hors ligne aujourd’hui. Tous deux membres d’un groupe de parole Dialogue et Solidarité, l’un dans le Nord de la France, l’autre dans le Sud, ces deux veufs de 62 ans ont correspondu pendant quinze mois avant de se rencontrer pour de vrai. Le même âge, la même perte – leur moitié après quarante ans de vie commune –, le même schéma familial – deux enfants chacun. Ils ont échangé en ligne, sur le forum, entre eux et  avec d’autres, chacun racontant son histoire et son chagrin. Accueillant les nouveaux venus sur le forum, attentifs aux autres, à la recherche d’échange et de partage. Trois ans plus tard, ce qui n’était au début qu’une relation épistolaire 2.0 s’est transformé en vie de couple. Une romance chargée d’espoir pour ceux qui sont dans le chagrin assure Lucie, s’excusant à moitié :

Après en avoir parlé avec l’animatrice de Dialogue et Solidarité, j’ai annoncé aux membres du groupe de parole auquel je participais que j’avais de nouveau quelqu’un

même si j’étais un peu gênée de la rapidité de la rencontre : quinze mois, c’est court. Mais cela signifie que la vie peut reprendre et continuer après un deuil. » Ce forum, elle y était arrivée en tapant « deuil » dans la barre d’un moteur de recherches sur Internet, se disant qu’il y avait peut-être d’autres personnes qui cherchaient, comme elle, à communiquer ce qu’elles ressentaient. Un bon complément des réunions, dit-elle. Puis elle a quitté le forum, naturellement, des mois plus tard, comme elle a cessé les réunions du groupe de parole. Elle « ne trouvait plus les mots qui réconfortent » les jeunes endeuillés et n’éprouvait plus le besoin elle-même de recourir aux autres. La proximité émotionnelle était rompue, le chemin du deuil était achevé, le retour à la vie était possible.

Comme la plupart des utilisateurs de mémoriaux en ligne, lorsque Emilia se connecte à la page de son mari, elle s’adresse à lui directement. Et s’il s’agit bien pour elle d’entretenir sa mémoire et de faire vivre son souvenir, c’est loin d’être sa seule motivation. Car « c’est une façon de le faire vivre, lui », ajoute-t-elle. Comme si Internet abritait l’âme des morts. C’est ce qu’a observé Fanny Georges, responsable scientifique du projet de recherche Eternités numériques et maître de conférence à La Sorbonne Nouvelle : «  L’identité numérique du défunt, parce qu’elle est actualisée et assortie de publications, semble être agissante, mouvante et elle est associée à l’image d’un utilisateur vivant. » Cette impression serait même renforcée, selon la chercheuse, par les métaphores du « Cloud » (l'infonuagique, pour reprendre la belle expression des Canadiens francophones) et de la transparence développées par le Web. « Tout cela entre en adéquation avec un ensemble de représentations et de termes couramment utilisés pour évoquer l’au-delà [le cloud, nuage, qui rappelle les cieux]. Et s’adresser au disparu sur Internet à la deuxième personne manifeste cette croyance en un dialogue et dans le fait que le défunt continue de vivre dans l’au-delà. » Ne peut-on craindre alors que ce brouillage de la frontière entre le monde des morts et celui des vivants n’ait des effets pervers ? Le recours à ces pratiques ne pourrait-il entretenir démesurément le deuil et empêcher l’endeuillé d’avancer ? Si Christophe Fauré répond par la négative et assure que « s’il y a des dérives, elles ne renvoient pas à l’outil, mais au fonctionnement psychique de la personne », la position de Fanny Georges est moins catégorique :

Les travaux ont montré que cette croyance que le défunt vit encore sur Internet atténue la douleur du deuil, mais le rend aussi plus difficile et plus long.

A moins que la réponse ne soit dans la question : le recours à Internet pourrait être privilégié par les personnes qui affrontent un deuil difficile. Si les statistiques n’existent pas, il semblerait tout de même, selon l’administrateur d’un site de mémoriaux en ligne, que la plupart des utilisateurs soient confrontés à un deuil particulièrement dur (perte d’un enfant, mort trop précoce ou brutale...).

Après des décennies de tabou lié à la mort, alors que la place des disparus était reléguée au plus loin de la société des vivants, Fanny Georges s’interroge : « Ne sommes-nous pas en train de trouver une autre façon de vivre avec les morts ? » Avec la résurgence des images du défunt sur Internet, elle considère avec plusieurs autres chercheurs que notre époque vit une phase de dépassement du déni de la mort.  « On peut imaginer, poursuit la chercheuse, que ces hommages numériques aux défunts nous familiarisent davantage avec cette idée qu’une image du mort peut rester en nous après le décès sans que ce soit problématique ni traumatisant. » Ou quand la virtualité nous rend à la réalité.

Le 3 mai 2016, le Sénat a adopté la loi pour une République numérique, qui donne notamment droit à la « mort numérique ». Soit la possibilité pour les vivants de décider de ce qu’il adviendra de leurs traces sur le Web après leur décès. Une mesure loin d’être anecdotique, car les Français, massivement connectés à Internet (86,6 % d’entre eux), le sont aussi aux réseaux sociaux. Le mastodonte Facebook revendique à lui seul 31 millions d’utilisateurs actifs en France. Un chiffre colossal qui ne cesse de s’enrichir de nouveaux utilisateurs, mais aussi d’utilisateurs décédés. Car, comme toutes les bonnes choses ont une fin, tout usager de Facebook, après de nombreux likes, posts et autres pushs, mourra. Quant à sa page, il se pourrait bien qu’elle rejoigne la cohorte des profils fantômes. Car, quid des pages des défunts ? Sans oublier leurs messageries numériques, leurs comptes Twitter, Pinterest, Instagram ou même Paypal… Comment accéder aux données, fermer le compte d’un proche disparu ou prendre connaissance de ses divers profils sur les réseaux sociaux ?

Jusqu’à présent, en l’absence de législation, chaque site déterminait lui-même sa politique, et bien opiniâtre et futé celui qui parvenait à s’y retrouver. La loi d’Axelle Lemaire, secrétaire d’Etat en charge du Numérique, vient donc combler ce vide juridique. Elle dispose que «  toute personne peut définir des directives relatives à la conservation, à l’effacement et à la communication de ses données à caractère personnel après son décès ». Il sera également possible de transmettre des directives et de désigner une personne chargée de leur exécution. A défaut de désignation ou de directives, le Sénat a disposé que les héritiers pourraient décider du sort des données. Voilà qui devrait sensibiliser les utilisateurs au devenir de leurs traces numériques après leur mort. Et comme naguère on brûlait les lettres compromettantes pour qu’elle ne soient pas découvertes, l’usager aura tout intérêt à définir ses directives pour protéger ses secrets…car ils pourront sinon éclater à la face des héritiers au moment de la succession numérique.

"L’article 32 (...) a pour objet de permettre à toute personne, de son vivant, d’organiser les conditions de conservation et de communication de ses données à caractère personnel après son décès. La personne pourra transmettre des directives sur le sort de ses données à caractère personnel à la CNIL ou à un responsable de traitement et pourra désigner une personne chargée de leur exécution. Par ailleurs, les prestataires sur internet devront informer l’utilisateur du sort de ces données à son décès et lui permettre de choisir de les communiquer ou non à un tiers qu’il désigne. Tout comme l’article 31, l’article 32 devra être articulé en coordination avec le projet de règlement européen de protection des données personnelles lorsque celui-ci sera adopté."

Nous vous proposons de découvrir :

L'interview de Fanny Georges, responsable du programme de recherche universitaire "Eternités numériques".

L'éclairage de Christophe Fauré, psychiatre spécialiste du deuil et auteur du précieux ouvrage Vivre le deuil au jour le jour.

Le témoignage de Cédric Marchal, co-fondateur avec Anne-Sophie Tricard du site paradisblanc.com

Le témoignage de Corinne Soulas, endeuillée par la perte de sa fille lors du crash du vol Rio - Paris le 1er juin 2009.

Actualité Le funéraire à l'heure des nouvelles technologies

Dossier réalisé par Valia Breitembruch pour Dialogue & Solidarité. Juin 2016.

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