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« Avec Internet, nous sommes en train de sortir du déni de la mort »

Chercheuse spécialisée sur l’identité numérique et les usages mémoriaux du Web, Fanny Georges voit émerger à travers ces nouvelles pratiques du Web une véritable révolution culturelle. Elle fait le point pour nous sur les enjeux de l’identité numérique post-mortem.

Entretien avec Fanny Georges Par Valia Breitembruch pour Dialogue & Solidarité. Juin 2016.

Quels sont les enjeux de la survivance de l’identité numérique après la mort de son propriétaire ?

Ils sont à la fois d’ordre symbolique, sociétal, mais aussi économique. Aujourd’hui, on est de plus en plus entourés de représentations de défunts créées de leur vivant. Celles-ci ont un fort pouvoir symbolique, parce qu’elles contiennent des traces produites du vivant des usagers et peuvent avoir une grande importance une fois que la personne est décédée. Cette portée symbolique réside aussi dans la manière dont on va réfléchir à ses données personnelles dans la perspective de son propre décès. Facebook a mis en place, en 2008, la possibilité de déclarer un profil en « page de commémoration » et, depuis février 2016, il est possible de désigner un légataire qui prendra en charge la modification de son compte après le décès. Ces enjeux sociétaux sont très importants et les grands réseaux sociaux numériques en ont bien pris la mesure. Ils se positionnent notamment sur le futur marché de l’identité numérique post-mortem qui, pour des raisons démographiques, devrait exploser d’ici à une vingtaine d’années.

Les données d’un vivant ont aujourd’hui une valeur marchande. Peut-on gager que les données des morts en auront bientôt une aussi ?

Oui, d’autant plus pour les personnes qui envisagent leur propre décès. Les clients de pompes funèbres qui payent le plus sont ceux qui préparent en avance leurs propres obsèques (30 % de dépenses supplémentaires). Il existe beaucoup de services aujourd’hui qui se focalisent sur cette mort à la première personne et incitent les usagers, dans une visée commerciale, à prendre en charge cette mémoire numérique – sous couvert d’éviter aux proches d’avoir à le faire.  Et ceux qui accordent une grande importance à leur identité numérique de leur vivant vont prêter d’autant plus d’importance à leur identité numérique telle qu’elle va rester après leur mort.

Vous réalisez en ce moment même une étude sur les mémoriaux numériques. Quels en sont les premiers enseignements ? 

Il y a une pratique qui consiste à continuer d’interagir avec le défunt sur sa page Facebook, souvent créée de son vivant, et à laquelle vont également s’articuler d’autres espaces de productions mémorielles, comme des pages groupe, qui seront détournées en pages post-mortem. Il est intéressant d’observer que relativement à certains morts, il y a une négociation de l’image que l’on veut conserver du défunt visible à travers différentes pages d’hommage. Par exemple, la page d’hommage de la mère va proposer une image de son enfant à laquelle vont s’associer des amis ou des proches pour évoquer des souvenirs, s’adresser au disparu ou lui rendre hommage de façon conforme à cette image-là. Une autre page mémorielle créée par un ami présentera une autre image de la personne. Sur la Toile, ce qu’on voit apparaître, c’est l’image que l’on souhaite conserver du mort. Ce sont des images personnelles qui vont formaliser une certaine représentation du disparu, et plusieurs représentations peuvent être dressées. A travers ce processus de publication par les « amis » et les proches, l’identité numérique du défunt continue de se construire et de se transformer, car elle est façonnée par le regard que portent ses proches sur lui et sur sa vie.

Ces usages numériques vous semblent-ils combler un manque de la société ?

Ils répondent à un besoin, mais qui n’est pas nouveau et qui fait partie du processus de deuil. Les endeuillés ont besoin de partager des paroles autour du défunt. Mais alors qu’auparavant, c’était au cours de discussions qu’on actualisait et partageait une image du mort – au cours des funérailles, notamment – ce qui change, avec Internet, c’est que tous ces hommages vont être fixés sur le support. Ils vont revêtir un caractère permanent et la socialisation va être élargie à des personnes qu’on ne connaît pas. Cela peut d’ailleurs parfois poser problème. J’ai notamment vu des mères offusquées, sur des sites de mémoriaux dédiés en ligne (par exemple sur Paradis blanc.com) ou sur Facebook, que des étrangers postent des messages de compassion. Elles auraient souhaité conserver une dimension privée à l’hommage et ne se sont pas rendu compte que la plateforme permettait des hommages publics.

Les témoignages des utilisateurs de sites de mémoriaux en ligne insistent sur l’impression qu’Internet, c’est-à-dire le médium en lui-même, est un formidable outil de réactivation de la présence du disparu. Comment expliquer cela ?

Parce qu’il y a des publications et une actualisation, l’identité numérique du défunt semble en effet être agissante, mouvante et elle est associée à l’image d’un utilisateur vivant. Par ailleurs, on assiste au développement de ce qu’on appelle dans la recherche des croyances « technospirituelles », qui vont lier étroitement les croyances religieuses et Internet. Sans compter toutes les métaphores du Cloud (le nuage) et de la transparence développées par le Web, qui entrent en adéquation avec tout un ensemble de représentations et de termes couramment utilisés pour évoquer l’au-delà. Une enquête quantitative que nous conduisons dans le projet Eneid montre que les gens s’adressent au disparu sur Internet à la deuxième personne, confirmant des résultats précédents. Cela manifeste cette croyance en un dialogue et dans le fait que le défunt continue de vivre dans l’au-delà. Beaucoup d’utilisateurs vont aller chercher dans le numérique les moyens d’établir ce dialogue et ce contact dont ils ont besoin pour faire leur deuil.

Est-ce bénéfique pour l’endeuillé ?

Les travaux ont montré que cette croyance que le défunt vit encore sur Internet atténue la douleur du deuil, mais le rend aussi plus difficile et plus long. En conservant cette possibilité de s’adresser au disparu sur sa page Facebook, l’endeuillé a du mal à laisser le défunt dans le monde des morts car, à travers cette page, il continue d’appartenir aussi au monde des vivants.

La frontière entre les morts et les vivants aurait donc tendance à se brouiller ?

On peut se demander si on ne ferait pas face en ce moment à une autre façon de vivre avec les morts, qui émergerait à travers ces usages numériques que nous observons. Avec la résurgence des images du défunt sur la Toile, nous sommes plusieurs chercheurs à considérer que nous entrons dans une phase de dépassement de la période de déni de la mort, qui était jugée comme caractéristique du XXe siècle par les anthropologues et les historiens, et que nous allons vers une conception de la mort moins antithétique avec le monde des vivants. On peut imaginer que ces hommages numériques aux défunts nous familiariseraient et nous accoutumeraient davantage à cette idée qu’une image du mort peut rester en nous après le décès sans que ce soit problématique ni traumatisant. La culture de l’identité a énormément changé depuis quinze ans du fait de la communication en ligne et on peut tout à fait imaginer que ces représentations de la mort évoluent tout aussi vite. A la fois par cette idée qu’on peut encore communiquer avec cette image du défunt sur Internet, mais aussi à travers la conception qu’on a de notre propre disparition ; car ces technologies vont permettre de la préparer et de travailler toute la dimension sociale et symbolique de notre propre mort.

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